projet

L’école de philosophie d’Epineuil-le-Fleuriel

Un projet de l’association Ars Industrialis

Cette note résume dans ses grandes lignes le projet de créer une école de philosophie au moulin d’Épineuil le Fleuriel, dans la région Centre – au sud du département du Cher, à la limite de la région Auvergne.

Le mot « école » doit être entendu ici en son sens originel : un lieu de skholè, un skholeion, c’est à dire un lieu d’exercice d’une forme de pensée qui a émergé pour la première fois en Grèce antique.

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Le fonctionnement de l’école repose sur trois moments annuels d’enseignement et de recherche :

. le cours de philosophie, qui est dispensé dans l’ancienne école d’Épineuil (là où commence Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier),

. le séminaire doctoral, qui est diffusé et conduit en visioconférence depuis le moulin d’Épineuil,

. l’académie d’été, qui se déroule à la fois à l’école, au moulin, et dans l’abbaye de Noirlac, située à vingt-cinq kilomètres d’Épineuil, sur la commune de Saint-Amand-Montrond.

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L’école de philosophie s’adresse à deux publics en priorité :

. des lycéens de la région, qui viennent y compléter leur préparation à l’épreuve de philosophie du baccalauréat,

. des doctorants issus d’universités de plusieurs continents, qui y suivent les recherches d’une école doctorale internationale.

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L’école dispense le cours de philosophie à l’adresse des lycéens un samedi après-midi sur deux. Ce cours est consacré à Platon, et, à travers celui-ci, à la naissance de la philosophie dans le contexte de la Grèce antique.

Ce n’est pas un cours de philosophie de classe de terminale, mais c’est un enseignement qui vient en appui au programme de préparation au baccalauréat, comme introduction à la pensée grecque, et du même coup, à la pensée philosophique, c’est à dire à la naissance de l’Occident.

Destinés avant tout aux lycéens, mais également aux élèves de l’IUT de Moulins, les cours sont ouverts à tous ceux qui souhaitent les suivre, et en particulier, aux habitants de toute la région. Ils sont filmés, et sont diffusés en libre accès sur le site d’Ars Industrialis.

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Le séminaire de l’école doctorale a également lieu une semaine sur deux – en alternance avec les semaines où il y a cours le samedi après-midi. Les doctorants ne résidant généralement pas dans la région, le séminaire est assuré en visioconférence. Les doctorants distants interviennent en fin de séance par la voie d’internet.

Le séminaire de l’école doctorale accueille le public régional qui souhaite y participer à condition que cette participation soit régulière, la priorité étant donnée aux doctorants dans les discussions qui font la vie du séminaire. Les doctorants qui ne peuvent pas prendre part aux débats par la voie électronique en temps réel, parce que le décalage horaire ne leur permet pas de suivre la séance en direct, le font en temps différé, la visioconférence étant enregistrée et mise en ligne comme le sont les cours. Les abonnés d’Ars Industrialis peuvent également suivre les travaux du séminaire par la voie de la visioconférence, mais ils ne peuvent pas y intervenir. Ils peuvent en revanche adresser des messages à ecole-de-philosophie@pharmakon.fr.

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L’école s’adresse ainsi à trois publics – lycéens, doctorants et citoyens de la région et d’ailleurs – qu’elle invite à se rencontrer durant certaines séances de l’académie d’été : celles qui se tiennent à l’abbaye de Noirlac.

L’académie d’été est un séminaire intensif résidentiel qui dure six semaines. Une semaine comporte trois séances, les lundi, mercredi et vendredi :

. La séance du lundi est assurée par deux doctorants dont chacun présente un exposé préparé durant l’année, en relation avec les thèmes explorés au cours du séminaire en visioconférence. Elle se déroule au moulin.

. La séance du mercredi est assurée par un conférencier invité. Elle se déroule à l’abbaye de Noirlac.

. La séance du vendredi est assurée par Bernard Stiegler. Elle se déroule à l’école d’Épineuil.

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Durant l’académie d’été, les doctorants sont logés au moulin. Des repas sont pris en commun après chaque séance de séminaire, et les lycéens qui le souhaitent y sont invités à certaines occasions, tout comme les personnes qui auront régulièrement suivi les cours ou les séances du séminaire.

Doctorants et lycéens sont également invités à suivre durant ces six semaines un programme de lectures, et à partager un rythme de vie propice à une réflexion individuelle et collective soutenue, dont les repas sont, en dehors des trois séances hebdomadaires, des moments privilégiés. L’académie d’été est à la fois une période de rencontres et de retrait.

Outre les séances du mercredi, à la fin de l’académie d’été, un symposium est organisé à l’abbaye de Noirlac entre tous les participants réguliers du cours et du séminaire et le public estival de l’abbaye et de ses environs. Son but est de ruminer une seule question :

Pourquoi et comment philosopher aujourd’hui ?

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Les cours aussi bien que les séances du séminaire sont enregistrés, mis en ligne sur le site d’Ars Industrialis, et indexés, d’abord individuellement, puis collectivement, par les lycéens pour ce qui concerne les cours, et par les doctorants pour ce qui concerne les cours aussi bien que le séminaire. Les travaux d’indexation individuels se font entre les séances de cours et de séminaires. Les lycéens peuvent être aidés par les doctorants pour leurs travaux individuels ou collectifs : le travail collectif se fait pour une part en réseau hors séances, et pour une autre part à la fin des séances de cours ou de séminaire.

Ces travaux d’indexation servent de matériau primaire pour un travail personnel des lycéens aussi bien que des doctorants. Il les oblige tout d’abord à revoir ou réécouter les cours et les séminaires. La répétition est le début de l’expérience de penser : on pense après-coup, c’est ce suggère déjà le ré de la réflexion où s’entend un re-tour, et c’est ce que Nietzsche appelle ruminer.

L’indexation ajoute à la répétition une contrainte formelle d’où émerge un vocabulaire que l’on peut aussi appeler une terminologie, celle-ci étant un vocabulaire dont les termes sont conventionnellement et explicitement définis. Le travail demandé aux lycéens et aux doctorants est de produire une telle terminologie, c’est à dire de proposer des mots-clés pour l’indexation, et des définitions de ces mots clés.

Ces définitions peuvent être cependant accompagnées de gloses qui rendent sensible le caractère infinitif, c’est à dire aussi inachevé, voire inachevable, de ce qui prétend pourtant être une définition. Cette glose est ce qui rend sensible – et en cela peut dépasser – le caractère conventionnel et académique de la définition.

L’indexation invite les lycéens et les doctorants à écrire sous des formes conventionnelles – mais aussi à dépasser ces formes – individuellement et collectivement : le but de ces indexations est de conduire à une réflexion collective et à des décisions sémantiques collectives et explicites, occasions de débats qui peuvent engendrer des modèles d’indexation concurrents. Le but n’est pas de parvenir à une vision homogène, mais à une explicitation des points de vue qui peuvent s’opposer tout aussi bien que composer.

Ce travail relève de ce qu’Ars Industrialis appelle un processus de transindividuation. Ce concept est issu d’un développement à partir de la philosophie de Gilbert Simondon. Ce philosophe pose qu’un individu ne devient ce qu’il est, c’est à dire ne s’individue psychiquement, que dans la mesure où il participe au devenir d’un groupe social, celui-ci constituant ce que Simondon appelle l’individuation collective. La philosophie d’Ars Industrialis est que l’individuation collective est le fruit d’une co-individuation d’individus psychiques qui, en se co-individuant, contribuent à faire émerger et à métastabiliser un processus de transindividuation. La transindividation se caractérise par le fait que les individus appartenant à un groupe social s’y réfèrent comme à leur horizon commun et relativement stable.

Cette stabilité relative est ce qui, dans la Grèce antique, constitue l’horizon de la loi. Appelons cette stabilité relative une métastabilité – concept qui vient de la théorie thermodynamique. Posons qu’un état métastable est un état en devenir. Qu’il soit relativement stable signifie qu’il est relativement instable : il est stable dans sa forme générale, mais instable dans ses franges, et cela a pour conséquence que sa forme générale se maintient tout en se déformant – comme un tourbillon dans le Cher.

Dans un processus d’individuation composent toujours deux tendances contradictoires : une tendance au mouvement et à la transformation, qui tend à la déformation, c’est à dire à la destruction de la forme, et une tendance à la fixation de la forme, à la stabilité absolue, et non relative, et qui s’oppose à la transformation, c’est à dire au mouvement et à l’individuation.

La principale thèse d’Ars Industrialis quant à l’individuation psychique et collective (c’est à dire quant aux conditions les plus générales de l’existence) est triple :

. D’une part elle pose que le processus de transindividuation suppose toujours des médiations techniques à travers la pratique desquelles les individus se co-individuent et se transindividuent selon des régimes et des modalités d’individuation collective diverses – cette diversité constituant les différentes formes de sociétés et d’organisations sociales.

. D’autre part elle pose que les conditions dans lesquelles l’individuation psychique se traduit en individuation collective, et, réciproquement, les conditions dans lesquelles l’individuation collective rend possible des individuations psychiques (des existences singulières), dépendent pour une part essentielle des techniques et des technologies à travers lesquelles les individus psychiques se rencontrent, qu’ils partagent, et avec lesquelles ils s’individuent ou se désindividuent.

. Enfin elle pose que la société contemporaine est caractérisée par le fait que s’y développent, à travers les réseaux numériques, des technologies industrielles de transindividuation – où l’indexation devient une activité centrale, concrétisée par la génération de métadonnées, parfois produites de façon non-intentionnelle par ceux qui échangent sur les réseaux.

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L’indexation individuelle et collective des cours et des séminaires de l’école de philosophie d’Épineuil se fait avec le logiciel Lignes de temps. Celui-ci a été conçu par l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou en vue de permettre l’indexation collaborative de documents temporels audiovisuels. Lignes de temps est actuellement mis en place par l’association Ars Industrialis pour l’accès à l’ensemble des séminaires et conférences qu’elle a enregistrés en formats audiovisuels et mis en ligne sur son site.

Les indexations réalisées au sein de l’école font l’objet d’un forum de discussion entre les lycéens et doctorants, et comme cela a été dit, elles conduisent à des arbitrages résolus à la fin de chaque séance du séminaire doctoral. La pratique et la théorie de ces indexations sont au cœur des questions explorées par le cours aussi bien que par le séminaire : la thèse centrale du séminaire consiste en effet à poser que Platon, en tant qu’il est à l’origine de l’ontologie, est aussi le premier penseur de l’indexation comme activité de production de métadonnées.

L’ontologie n’a pas été pensée à proprement parler par Platon. C’est à partir d’Aristote que l’on parle véritablement d’ontologie, c’est à dire de discours sur l’être, l’essence étant ce qui tend à établir (et à définir) ce qui dans un être est à proprement parler, c’est à dire se maintient comme ce qui le caractérise. L’ontologie est devenue après Aristote une dimension primordiale de la discussion philosophique qui se déploie jusqu’à Kant comme question de la catégorisation sous toutes ses formes. C’est depuis cette tradition que l’on parle encore souvent d’ontologie dans la théorie contemporaine des métadonnées numériques, et de ce que l’on appelle web sémantique et web social.

Le but du cours aussi bien que du séminaire est à cet égard de donner aux lycéens et aux doctorants une intelligence critique, individuelle et collective, des enjeux actuels du développement des réseaux numériques et des technologies de transindividuation qui s’y déploient.

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Enregistrés puis indexés, les cours aux lycéens constituent une partie du corpus du séminaire, qui porte sur l’œuvre de Platon, tout comme le cours : le séminaire enchaîne sur le cours qui constitue pour les doctorants le matériau préparatoire à leur travail durant le séminaire et au cours de chacune de ses séances. Le séminaire ajoute aux matériaux « exotériques » du cours les matériaux « ésotériques » du séminaire.

Dans le langage de la philosophie antique, on dit exotérique ce qui est accessible à tout le monde, et ésotérique ce qui n’est accessible qu’aux initiés. Cette différence est intrinsèque à la philosophie en tant que, comme enseignement, elle est aussi un mode de vie. Dans ce mode de vie, quelque chose relève d’une expérience individuelle qui n’est pas enseignable. Un rapport exotérique à la philosophie appréhende celle-ci comme une connaissance, tandis qu’un rapport ésotérique en fait une existence. Ce n’est pas le degré de connaissance qui définit la différence entre exotérique et ésotérique : c’est le type d’investissement requis.

Un élève de philosophie peut avoir un rapport à la philosophie purement cognitif. Cependant, un bon élève de philosophie accède pour une part à ce qui, de la philosophie, ne relève pas simplement de la connaissance et de l’enseignement, mais procède de cette expérience que Platon appelle penser par soi-même. L’élève qui accède à cette pensée en tant qu’elle n’est pas une simple connaissance, mais une existence, n’est pas simplement un bon élève : c’est un bon citoyen.

L’école de philosophie d’Épineuil pose que la philosophie est avant tout une discipline de la pensée qui, en tant que modalité discursive de la forme d’individuation psychique et collective qui est apparue en Grèce antique, a pour but de former des citoyens. Elle pose en cela que tout citoyen est un philosophe en puissance, sinon en acte. Il y a toujours, dans l’acte citoyen en tant qu’il est un acte critique, c’est à dire un acte de décision (et d’individuation sur un mode critique en cela), quelque chose qui procède de la philosophie.

L’acte politique est l’acte de prendre une décision. Et la philosophie est ce qui, depuis une expérience existentielle au sein d’une collectivité régie par un droit, propose des critères pour la prise de décision individuelle aussi bien que collective, tout autant que des concepts pour critiquer ces critères eux-mêmes, c’est à dire leur caractère métastable et donc précaire.

Celui qui noue un rapport ésotérique à la philosophe fait de sa vie une interrogation sur cette modalité spécifique de l’individuation psychique et collective qu’est la vie dans une politeia, c’est à dire dans une société critique. De nos jours, pour des raisons qui seront examinées dans le séminaire, cette modalité est fondamentalement menacée. De nos jours, la philosophie est assignée à une tâche tout à fait inédite et spécifique dans l’histoire de la philosophie : la vie philosophique consiste essentiellement à réinventer le mode de vie politique – c’est à dire aussi le mode de vie philosophique.

Cette réinvention a partie liée à de nombreux facteurs, qui relèvent pour une large part de l’économie politique, et pour une autre du devenir des technologies en tant qu’elles sont désormais essentiellement réticulaires et relationnelles.

Le but principal de l’école d’Épineuil est d’examiner les enjeux de la philosophie comme mode de vie, et les rapports de la philosophie à la citoyenneté telle que celle-ci est aussi un mode de vie inspiré par cette modalité de la vie qu’est la philosophie – celle-ci se dégageant progressivement des existences proto-philosophiques de ceux que l’on nomme les Présocratiques, et qui sont les premiers fondateurs de cités (nomothètes).

La philosophie est née d’un débat sur la nature, les obligations et les conditions de la citoyenneté, et c’est ce qu’enseigne l’école d’Épineuil principalement à travers la lecture de Platon. C’est aussi pourquoi l’école réunit citoyens, lycéens et doctorants au cours de l’académie d’été qui se tient de la fin du mois de juin au début du mois d’août.

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La première année d’activité de l’école sera consacrée en 2010/2011 à l’étude du Banquet de Platon.

Le choix de ce texte en particulier tient au fait que la philosophie y est présentée comme la forme la plus sublimée du désir. Or, l’école d’Epineuil pose comme ses trois premiers attendus que :

1. notre époque souffre essentiellement de l’affaiblissement de son désir et de son envahissement par les pulsions,

2. la philosophie est avant tout une façon de prendre soin de son désir, à travers une pratique de la skholè (ou de ce que l’on nommera otium dans la Rome antique), mais aussi, et par là même, elle est une façon de prendre soin du désir des autres, transformant ainsi les pulsions en investissements sociaux – dans tous les sens du mot investissement,

3. la philosophie est aujourd’hui plus nécessaire que jamais dans la mesure où le désir est menacé comme jamais, et avec lui, l’investissement sous toutes ses formes, d’où la crise économique et morale que nous connaissons.

La crise économique et morale planétaire qui a été engendrée par la mondialisation du capitalisme et de la société industrielle tient fondamentalement au fait que, dans sa forme consumériste, apparue aux Etats-Unis au début du XXè siècle, et étendue au monde entier dans la seconde moitié de ce XXè siècle, la société industrielle a consisté à capter et canaliser les désirs pour les détourner vers les marchandises et les impératifs de développement d’une innovation permanente relançant sans cesse l’activité économique – mais en détruisant inexorablement les structures à travers lesquelles se forme le désir.

Ces structures constituent ce que Freud appelait une économie libidinale : elles ont pour fonction de former l’appareil psychique, qui est lui-même soutenu par des instances sociales qu’incarnent des institutions. Au cours du XXè siècle, l’exploitation industrielle de l’énergie libidinale que produisent en principe les structures psychosociales de cette économie libidinale a conduit à l’exténuation de ces structures. Face à l’immense malaise qui résulte de cet état de fait, devenu planétaire, la reconstitution d’une économie libidinale est la question centrale de l’avenir économique et politique. Et la survie de la société planétaire pacifique passe par là.

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Là est aussi l’enjeu primordial du développement des réseaux numériques. C’est pourquoi l’école d’Epineuil, en lisant en 2010 Le Banquet, étudiera la question du désir telle qu’elle constitue l’origine de la philosophie – comme amour de la sagesse –  tout en pratiquant les réseaux numériques, et en particulier l’indexation comme production de métadonnées. Le désir comme économie, et les réseaux numériques comme technologies possibles d’une nouvelle économie libidinale, seront étudiés théoriquement et pratiquement à travers cette interprétation du Banquet telle que l’indexation des cours et du séminaire la concrétisera.

La captation de l’énergie libidinale des consommateurs (de leur désir, c’est à dire de leur attention) a été réalisée au cours du XXè siècle par l’intermédiaire des industries culturelles et des médias audiovisuels – à travers les réseaux hertziens d’émetteurs. Cependant, les nouveaux médias, numériques et réticulaires qui sont apparus surtout depuis le début du XXIè siècle reposent sur la technologie des serveurs.

Ces réseaux de serveurs semblent aggraver incommensurablement les possibilités de captation de l’attention, c’est à dire les risques de destruction du désir. Et cependant, ils induisent aussi des ruptures comportementales et sociales très profondes, en sorte que la figure même du consommateur, et avec elle, l’organisation consumériste dans son ensemble, paraissent pouvoir être dépassées par cette nouvelle réalité technique.

Les réseaux numériques, tout aussi bien d’ailleurs que les réseaux analogiques des industries culturelles de masse, sont ce que Platon appelait des pharmaka. Un pharmakon est à la fois un poison et un remède. L’école de philosophie d’Epineuil se définit pour cette raison comme une école de pharmacologie. Le pharmakon est son domaine, et le pharmakon est devenu réticulaire. C’est pourquoi l’école est constituée en réseau, et a pris pour nom de domaine sur le web pharmakon.fr.

Un pharmakon est un poison qui peut devenir un remède lorsqu’il est pratiqué de façon thérapeutique. La skholè et l’otium sont de telles thérapeutiques, que les Grecs et les Romains pratiquèrent face au pharmakon de leur temps, qui était l’écriture. Ces pratiques constituèrent des écoles de philosophie.

Au cœur de ces questions se tient celle des rapports entre le désir d’une part, et d’autre part les techniques qui conditionnent les relations sociales, c’est à dire ce qu’Aristote appelle la philia. À sa naissance, la philosophie, qui est une modalité spécifique de la philia, se constitue en se confrontant comme désir au pharmakon technique de l’écriture, tel qu’avec la sophistique, celui-ci s’avère empoisonnant en ce qu’il détruit le désir de savoir.

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La philosophie est née d’une crise de la société athénienne. Celle-ci a été en grande partie induite par une série de transformations sociales provoquées par l’apparition de l’écriture, ainsi que l’a souligné Jean-Pierre Vernant. Au cours de cette crise, la philosophie s’est opposée à la sophistique, qu’elle a accusée de mésuser de l’écriture pour capter l’attention de la jeunesse athénienne, et pour ainsi l’abuser.

Luttant contre les Sophistes, qu’il présente toujours comme des marchands de leurres, Socrate est celui qui affirme en niant, et qui interroge à partir de cette négation affirmative.

L’affirmation négatrice est bien connue. Elle consiste à poser en principe que « la seule chose que je sache est que je ne sais rien ». Et l’interrogation qui résulte de cette affirmation négatrice prend toujours la forme suivante :

Ti esti ?

C’est ce que l’on traduit par :

Qu’est-ce que ?

Par exemple, tel jeune Athénien se met en chemin pour aller écouter le cours d’un Sophiste qui va lui enseigner – contre rétribution – comment être vertueux. Socrate arrête le jeune Athénien sur ce chemin en lui objectant qu’avant de prétendre enseigner (et apprendre) comment être vertueux, si cela est possible, il faut s’être posé la question de savoir ce que c’est que la vertu. Il faut s’être demandé : qu’est-ce que (ti esti) la vertu ?

Cette question, ti esti, est l’origine de ce que l’on ne nommera que plus tard l’ontologie.

C’est avec cet immense écrivain qu’est Platon (le meilleur élève de Socrate) que l’activité qui consiste à répondre à la question ti esti devient une façon d’indexer un mot – de produire une annotation, ce que l’on appellerait de nos jours une métadonnée. Si cette annotation est  bien une définition, alors elle participe de l’écriture d’un vocabulaire ou d’un dictionnaire philosophique. Et pourtant, Platon suspecte à tous égards l’écriture – et à travers elle, le caractère définitif et stable de toute définition.

Le cours et le séminaire de 2010/2011 tenteront de montrer que c’est là pour nous une affaire de désir, c’est à dire d’économie libidinale, et tout aussi bien d’économie politique et industrielle – c’est à dire finalement d’économie générale à l’époque des réseaux et des métadonnées.

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On l’aura compris, l’école de philosophie d’Épineuil défend une position philosophique. C’est en cela une école de philosophie au sens ancien. La philosophie a toujours constitué des écoles, c’est à dire à la fois des lieux d’enseignement, des lieux d’expérience de cette attitude et de cette façon de vivre qu’est la skholè (qui considère ce que Platon appelle des eidè), et des groupes de philosophes qui, partageant à la fois des principes, des axiomes et des pratiques, les mettent ensemble à l’épreuve et les confrontent à d’autres courants de pensée et à d’autres formes d’expérience.

La thèse principale de l’école philosophique d’Epineuil est que toute question philosophique peut toujours être rapportée à une question de pharmacologie au sens indiqué précédemment. Pour l’année 2010/2011, l’école s’attachera à quatre thèmes de recherche à partir de la lecture du Banquet et de textes afférents. Ces thèmes sont :

. le désir et la philosophie comme modalité du désir,

. le rapport entre la philosophie et la psychanalyse de Platon à Freud et au-delà (c’est à dire avec Lacan et Winnicott, mais ceux-ci ne seront pas cette année les références centrales : nous leur réserverons une année entière, peut-être en 2011/2012),

. la question ti esti à la fois comme problème de l’ontologie et comme première version de la question des métadonnées,

. et enfin, thème en quelque sorte préalable aussi bien que subsidiaire, la question du territoire.

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Pourquoi faire cette école à Épineuil ? Il y a toutes sortes de motifs, accidentels ou essentiels, qui expliquent ce choix. Fondamentalement, cette localisation de l’école de pharmacologie philosophique tient d’abord à la conviction que nous avons acquise au sein d’Ars Industrialis que de nos jours, un nouveau stade du développement économique, social et politique passe par un processus de reterritorialisation.

Pour quoi parler de reterritorialisation – ce terme pouvant être entendu en un sens où, dans le contexte de la crise économique, les communautés humaines et les États pourraient être tentés de relocaliser toutes leurs activités économiques, de fermer leurs frontières, de se « replier sur eux-mêmes », de « rechercher leur identité », etc. – ?

Ce n’est pas du tout en un sens identitaire et régressif que nous parlons de reterritorialisation : ce mot désigne ici au contraire la nouvelle étape de ce que, depuis plusieurs décennies, dans la philosophie française, singulièrement avec Gilles Deleuze et Félix Guattari, on avait appelé la déterritorialisation.

La reterritorialisation n’est pas ce qui viendrait mettre un terme à la déterritorialisation, ce qui en renverserait le processus. C’est tout au contraire ce qui constitue le stade où devrait s’accomplir la déterritorialisation, au sens où elle devrait y atteindre sa plénitude, et en fin de compte, son véritable sens.

Avant de développer ce point, il faut apporter ici une précision quant à l’histoire des réseaux, et en particulier quant au sens de la réticularité qui se met en place avec les technologies numériques, et qui nous fait parler de société réticulaire – à la fois déterritorialisée et reterritorialisable par les mêmes technologies qui permettent sa déterritorialisation.

Les technologies de l’information et de la communication du XXè siècle, qui ont été mises en œuvre par ce que nous appelons le psychopouvoir du marketing, et dans le but hégémonique et exclusif de constituer une société de consommateurs, étaient massivement et unilatéralement déterritorialisantes : elles constituaient des processus de communication et d’information d’une part unidirectionnels, et d’autre part toujours centralisés par des dispositifs industriels reposant sur l’opposition d’un centre à sa périphérie.

Tous les territoires qu’elles traversaient en devenaient des périphériques, et s’en trouvaient déterritorialisés d’une manière unilatérale, c’est à dire qu’ils s’en trouvaient vidés de leur existence propre, et condamnés à recevoir des productions industrielles de symboles sans pouvoir eux-mêmes échanger et en cela déterritorialiser vers d’autres territoires leurs propres vies symboliques, caractéristiques de leurs modes d’existence singuliers – l’échange multilatéral étant la modalité normale de la vie symbolique dont l’intensification se nomme la civilisation.

Ceci a conduit à la ruine progressive de toutes les formes de territorialités, quelles qu’elles fussent. À cet égard, ce ne sont pas simplement les sociétés traditionnelles qui, tels les Indiens, ont été détruite par la modernité et le mode de vie venu de l’Occident. C’est aussi le désenchantement du monde occidental lui-même, tel que l’a décrit Max Weber, et la mort des villages, des quartiers et en fin de compte des centre-ville eux-mêmes où il n’y a plus ni cafés ni commerces, sinon franchisés. Certains géographes ont parlé d’un désert « désert français », qui combine ses effets avec ce processus court-circuitant les territoires, que Nietzsche décrivait lui-même comme une désertification : « Le désert croît ».

Cette désertification – qui est la concrétisation géographique et historique, économique et sociale, politique et civilisationnelle de l’épuisement du désir, exténuation où explosent les pulsions, et ce déchainement pulsionnel est la réalisation de ce que Nietzsche appelait le nihilisme – , c’est ce qui était induit par ce processus de déterritorialisation qui se généralise avec les réseaux, qui commence avant les industries culturelles, dès les chemins de fer, les bateaux à vapeur, le télégraphe et le téléphone.

Il faut même en faire remonter l’élément déclencheur à l’antique technologie d’information et de communication qu’est déjà l’écriture, celle-là qui met en crise la Grèce antique, mais qui tout aussi bien la rend possible, et c’est précisément là son caractère pharmacologique : là où la déterritorialisation est ce qui ouvre à l’espace de la liberté de penser que les philosophes revendiqueront comme l’espace même de l’universel – en passant par les routes de l’Empire romain et par la Rome du catholicisme en tant que religion de l’universel (catholou).

Ce processus de déterritorialisation est aussi ce qui se poursuit avec les réseaux numériques. Mais à la différence des réseaux analogiques, ceux-ci reposent sur des serveurs et transforment radicalement la relation au centre – qui n’est plus un centre, et c’est un magnifique enjeu pour la Région Centre, cœur du désert français, vide central en cela – : ce n’est plus un centre, mais a grid ou encore a network, c’est à dire un réseau de serveurs qui rend possible un réseau d’acteurs.

Car ces technologies font d’autre part tomber de manière spectaculaire les barrières d’accès aux réseaux, en sorte que sur ceux-ci, n’importe qui, individu ou collectivité, peut devenir un contributeur.

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Ce contexte très littéralement révolutionnaire (tant de choses s’y trouvant révolues) constitue pour les territoires un enjeu absolument primordial. Et un petit village comme Epineuil, la ville de Saint-Amand-Montrond, la région Centre, la France, l’Europe, et finalement la Terre entière – qui est le plus grand des territoires, c’est à dire le plus grand des espaces où des modes d’existence sont partagés : un territoire est un espace partagé et en cela symbolisé par ceux qui l’habitent, circonscrit par le cercle de ce qui les unit, un territoire étant en outre le plus souvent inclus dans un autre territoire, à l’exception de la Terre entière – sont concernés chacun à leur échelle mais aussi tous ensemble par cet enjeu.

C’est pourquoi se retrouveront à l’école et en réseau des lycéens de la région et des doctorants du monde entier.

Aujourd’hui, le partage symbolique, qui est la condition de la civilisation, et qui a été détruit fonctionnellement et structurellement par les industries culturelles et leurs réseaux formant le psychopouvoir du marketing, peut se reterritorialiser à travers les réseaux numériques, en raison de leurs spécificités technologiques. Mais il peut tout aussi bien s’en trouver encore plus déterritorialisé sans reterritorialisation, et en cela totalement détruit. Si les collectivités locales et territoriales ne s’emparent pas des technologies relationnelles et de leurs réseaux sociaux, ce sont ces derniers qui s’empareront des territoires, et qui finiront d’anéantir le peu de vie symbolique qui y reste encore parfois.

Ceci est l’enjeu fondamental de la société de demain – qu’il faut inscrire dans la question plus vaste de ce que nous appelons l’économie de la contribution. Et c’est sur cet enjeu que travaillera l’école de pharmacologie philosophique d’Épineuil.

Elle tentera ainsi de former de jeunes citoyens plus lucides et plus utiles pour leur territoire, et de leur donner la conviction qu’il est possible de vivre plus fortement à travers une nouvelle territorialisation qui ne rejette pas la déterritorialisation, mais qui au contraire l’accomplit en lui donnant son sens, c’est à dire comme échange symbolique avec le proche tout aussi bien qu’avec le lointain.

Elle tentera par là de former à travers son école doctorale de jeunes philosophes capables d’engager des activités professionnelles au service du développement territorial, et non condamnés à se trouver enfermés dans une carrière purement académique.

Enfin, nous envisageons de lui adjoindre une activité de formation permanente de citoyens qui seraient amenés à réfléchir sur ces questions directement, et à mettre en place des expérimentations territorialisées.

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